Chapitre 14

 

  

Taishakuten attendait déjà depuis plus d’une heure l’arrivée d’Ashura. Ils étaient maintenant amants depuis plusieurs mois mais contrairement à leur première nuit ensemble le dieu de la guerre ne manifestait plus désormais que de la froideur à son égard, même s’il se pliait toujours à toutes ses exigences. Malgré cela, Taishakuten l’attendait chaque soir ou presque avec impatience. Peu importait le comportement que pouvait adopter Ashura, le Raijin l’aimait plus que tout au monde et le simple fait de le tenir dans ses bras suffisait à le combler.

Cependant, l’arrivée de cette nuit là l’angoissait plus qu’habituellement. Elle serait leur dernière de réelle liberté Le lendemain, Ashura devrait épouser celle qu’il avait choisie pour être la mère de son fils, l’une des prêtresses de la famille Ashura : Shashi.

La simple évocation de ce nom envoya des frissons de dégoût à Taishakuten. Il détestait cette femme, et pas seulement parce que celle ci allait épouser l’homme qu’il aimait et partager sa couche mais également parce qu’il considérait que tout en elle était mauvais. Sous son incroyable beauté, Shashi était une femme froide, dure et calculatrice, prête à tout et même au pire pour accéder aux plus hautes sphères du pouvoir. Elle n’aimait certainement pas Ashura ô et n’avait accepté de devenir son épouse qu’à cause du titre que cela lui procurerait.

Taishakuten serra les poings de colère. Lui, qui ne vivait que par amour sincère devrait éternellement rester dans l’ombre alors que cette femme sans principe et sans sentiment allait pouvoir pleinement jouir du privilège de se promener publiquement au bras d’Ashura, de l’accompagner où qu’il aille et de partager ses appartements.

Le Raijin, malgré la chaleur moite qui régnait dans sa chambre, se sentait glacé à cette seule évocation. Il se leva du lit sur lequel il s’était allongé en attendant le dieu de la guerre et fit les cents pas à travers l’immense pièce.

Il ne savait que penser, que faire. Il se sentait tellement impuissant et frustré. Il avait envie de crier, de hurler sa rage et sa jalousie. Il voulait arrêter ce mariage, l’annuler, que jamais il n’ait lieu... Et pourtant il ne le pouvait pas, car Ashura désirait son héritier plus que tout au monde et il n’avait pas le droit de l’en priver. Son bonheur était plus important que toutes les souffrances qu’il devait endurer.

Il se rendit sur la balustrade et huma l’air frais, tentant de se détendre et d’éliminer les tremblements qui secouaient tout son corps. Shashi... Nom maudit... Et pourtant, s’il devait s’en tenir au plan élaboré par Ashura, ce qu’il ferait certainement puisqu’il lui avait promis, il allait devoir à son tour la prendre pour maîtresse puis l’épouser une fois devenu empereur. Puisqu’elle allait être la mère du fils d’Ashura et qu’elle était le seau l’empêchant de devenir le dieu de la destruction, il fallait qu’il la garde près de lui, qu’il la surveille, et en faire sa femme était, d’après Ashura, le meilleur moyen.

Taishakuten était cependant bien sceptique. Comment allait il pouvoir feindre la moindre once de tendresse ou même de quelconque intérêt à son égard ? Comment allait-il pouvoir contenir les frissons de dégoût qui le parcourait à chaque fois qu’elle était près de lui ? Et enfin comment allait il pouvoir contenir toute sa jalousie et toute sa haine ?

Cette femme... Cette femme allait lui voler Ashura puis le trahir, et cela était deux choses que Taishakuten ne pouvait supporter. S’il le pouvait, il...

Ses pensées furent stoppées net par des bras se passant autour de sa tailler et une odeur de jasmin lui chatouillant les narines.

Ashura était enfin arrivé et s’était discrètement glissé derrière lui.

-Tu m’as l’air bien distrait, commenta le dieu de la guerre.

Taishakuten ne répondit pas, se contentant de fixer les étoiles, ces maudites étoiles, en retenant les larmes d’amertume qui menaçaient de poindre.

-Et, continua Ashura, je te sens tendu, très tendu, nerveux aussi. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Taishakuten, sentant qu’il allait avoir du mal à contrôler sa voix, se contenta de hausser les épaules. Ashura posa alors doucement la tête contre sa nuque.

-Tu ne veux pas me le dire ? murmura-t-il sensuellement à son oreille.

Taishakuten poussa un long soupir avant de répondre.

-Tu sais très bien ce qui ne va pas.

Il sentit Ashura sourire amèrement derrière lui.

-Alors c’est encore cette histoire de mariage.

Taishakuten baissa la tête de dépit. Il savait parfaitement que cela n’allait les mener nulle part. Ashura et lui en avait déjà discuté maintes et maintes fois de ce mariage et jamais il n’avait été question qu’il s’y oppose, il n’en avait pas le droit. Mais Ashura ne pouvait exiger de lui qu’il refoule sa peine.

-Ca va aller, répondit Taishakuten. Après tout je suppose que je dois m’y plier. Je savais que cela allait arriver depuis le début.

Ashura sentit son cœur s’emballer. Le Raijin semblait tellement résigné. Tout autre que lui aurait été surpris de voir ainsi le fougueux dieu de la foudre.

Tu crois peut être, pensa tristement Ashura, que cela me fait plaisir d’épouser et de partager le lit de cette catin. Elle me répugne sûrement presque autant que toi mon amour. Mais elle seule peut me donner ce fils que je désire tant. Si tu savais comme je souffre de devoir choisir entre toi et cet enfant...

Mais Ashura ne pouvait expliquer tout cela à Taishaku. Alors, il leva les yeux vers les cieux pour maudire une nouvelle fois les étoiles et son destin puis chuchota doucement :

-Tu sais, je ne l’aime pas. Je me moque éperdument d’elle. Mais il me faut une mère à l’enfant...

Il espérait que ces quelques paroles réconforteraient le grand guerrier qui tremblait de douleur et de frustration dans ses bras. Il ne pouvait lui avouer ses sentiments. Il ne voulait pas le faire souffrir d’avantage en le berçant d’illusions alors qu’il savait que leur fin serait si tragique. A la place, il força le Raijin à se tourner vers lui et l’embrassa fougueusement, autant pour exorciser ses propres démons que pour momentanément faire oublier à Taishakuten ses tourments.

Bien sûr, comme toujours, Taishakuten répondit à son baiser, incapable de résister à la proximité du corps si parfait d’Ashura, mais il n’était pas dupe. Il n’était pas complètement stupide et savait parfaitement à quel jeu jouait le dieu de la guerre. Mais oublier dans les bras d’Ashura, n’était-ce pas pour l’instant la meilleure solution ?

Alors, doucement, il le guida jusqu’à son lit, sans cesser de l’embrasser.

 

 

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Le soleil commençait à peine à faire son apparition à l’horizon, faisant disparaître une à une les étoiles, quand Taishakuten fut réveillé par un léger baiser déposé sur ses lèvres. Il ouvrit péniblement les yeux, la nuit lui ayant paru très courte, et vit le regard doré d’Ashura posé sur lui.

-Je dois y aller, murmura-t-il doucement.

-Déjà ? interrogea le Raijin en attrapant la main d’Ashura dans la sienne comme pour l’empêcher de fuir.

-Oui.

Les yeux d’Ashura s’assombrirent.

-Il faut, reprit-il, que je me prépare. La cérémonie va être longue.

Taishakuten ferma les yeux, retenant les larmes qui les avaient soudainement envahis. La nuit lui avait presque fait oublier ce fichu mariage. Dans un élan de douleur il attira Ashura dans ses bras et le serra le plus fortement possible, comme s’il allait lui échapper, comme s’il devait ne plus jamais le revoir.

Ashura ne chercha pas à se dégager. Au contraire, il se blottit d’avantage encore contre le torse puissant et quand il bougea ce ne fut que pour chercher la bouche de son amant. Il s’autorisa un débordement par rapport au comportement de froideur qu’il s’était jusque là imposé en laissant toute sa passion et tout son amour pour Taishakuten transparaître au travers de ce baiser.

Il ne voulait pas partir. Il ne voulait pas se marier, et encore moins feindre un quelconque amour pour Shashi. Il ne voulait pas la prendre dans son lit et une fois encore meurtrir le dieu de la foudre. Il ne le voulait pas mais il le devait. Alors doucement, il se détacha de Taishakuten, caressa d’une main tremblante son visage délicat et quitta le lit. Puis, sans un seul regard en arrière, il se rhabilla et retourna à Ashura-jou.

 

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Taishakuten s’étira et observa pendant longtemps la lumière du soleil s’étaler de plus en plus sur les murs de marbres de sa chambre. Il ne trouvait pas la force de bouger. Il savait que dès qu’il serait debout, sa principale activité serait de se préparer pour la cérémonie de mariage d’Ashura. Il ne voulait pas y aller. Il aurait aimé pouvoir arrêter le temps... Tout stopper sur cette nuit et sur le dernier baiser qu’Ashura lui avait donné.

Le Raijin soupira. Ce mariage était vraiment une calamité. Mais Ashura ne semblait pas plus enthousiaste que lui. Le fait qu’il n’aimait pas Shashi le rassurait quelque peu mais cela était loin d’être suffisant. Ce baiser qu’Ashura lui avait donné, la nuit qu’il venait de passer ensemble et au cours de laquelle Ashura s’était montré plus libéré que les fois précédentes et surtout la force des sentiments que lui même ressentait... Tout cela laissait espérer à Taishakuten qu’Ashura ressentait bel et bien quelque chose pour lui, fait dont il avait souvent douté au cours des derniers mois lorsque Ashura s’était montré si distant et détaché.

Mais l’amour que Taishakuten éprouvait et vivait quand il était en compagnie du dieu de la guerre était si puissant et si violent qu’il ne pouvait douter qu’il soit partagé. Il ne pouvait réellement pas concevoir qu’il en soit autrement.

Malgré cela, il se sentait toujours malade à l’idée de devoir assister au mariage d’Ashura. Et surtout il savait que les visites de celui-ci allaient se faire bien plus rares, puisqu’il allait devoir accomplir le devoir conjugal, au moins jusqu’à ce que Shashi tombe enceinte, et c’était surtout cela qui l’emplissait de tristesse. Le monde n’était jamais aussi gris et froid que lorsque Ashura était loin de lui.

Enfin il se décida à bouger. Il n’allait pas éternellement ressasser les mêmes pensées douloureuses. Cela ne faisait que le déprimer d’avantage. Il lui fallait agir et si possible se changer les idées. Mais cela n’allait pas être aisé puisqu’il allait devoir passer un bon moment à se préparer pour le mariage. Surtout qu’il était désormais l’un des habitants en vue de Zenmi-jou et ne pouvait par conséquent pas se permettre de se défiler ou de se masquer au milieu de la foule. Une place allait lui être réservée dans les tous premiers rangs.

Enfin, pensa-t-il ironiquement, cela allait lui permettre de mieux admirer son Ashura qui, à n’en pas douter, allait être superbe dans son costume de cérémonie.

 

 

********************

Ashura commençait à se sentir agacé. Les serviteurs s’affairaient autour de lui, l’habillant, le coiffant et même le maquillant, depuis maintenant plusieurs heures. Il savait que ce jour devait être un jour exceptionnel mais tout de même !

Il était à peine de retour à Ashura-jou qu’un serviteur l’avait conduit jusqu’à un bain parfumé dans lequel il avait dû longuement se tremper, puis on avait couvert son corps d’huiles diverses. Il n’avait d’ailleurs pu s’empêcher de rougir lorsqu’on lui avait appliqué celle dont Taishakuten s’était servi lors de leur première nuit d’amour. Et maintenant, il se tenait debout au milieu de sa chambre pendant qu’une nuée de serviteurs courrait en tous sens à la recherche de ses parures.

Il ne put retenir un lourd soupir d’ennui. Tout ça pour un mariage qui n’était qu’une immense mascarade... La mariée n’aspirait qu’au pouvoir, le marié était amoureux d’un de ses soldats, qui lui même souffrait de cette cérémonie... Il n’y avait bien que Tentai pour se réjouir de cette fête grotesque.

-Allons mon Seigneur, l’encouragea l’un de ses serviteurs les plus anciens, ne faîtes pas une mine pareille. Nous avons presque terminé de vous préparer.

Le Dieu de la guerre ne put retenir un nouveau soupir.

-Je l’espère bien. Mais tout ce... Enfin ce cirque pour...

Il poussa un léger râle agacé, cherchant comment continuer sa phrase sans trahir ses véritables sentiments.

-Ah, reprit le serviteur, il faut bien vous dire que ce jour est exceptionnel. Depuis le temps que nous attendions tous de vous voir prendre une épouse.

Ashura baissa tristement la tête. Prendre une épouse... Il s’en serait certes bien passé. Taishakuten... Il espérait ne pas trop le blesser, et pourtant souffrir maintenant était le meilleur moyen de mieux supporter ce qui arriverait... Plus tard...

-Et puis, enchaîna un autre serviteur, nous espérons aussi voir arriver bien vite un héritier.

Ashura leur sourit doucement.

-Moi aussi.

Il espérait vivement que Shashi tomberait rapidement enceinte, ainsi il n’aurait pu à lui rendre visite aussi souvent qu’avant, et son fils était bien le but ultime de ce plan qu’il avait si difficilement mis en œuvre. Mais cela signifierait aussi la fin de sa relation avec Taishakuten. Il se maudit une nouvelle fois. Pourquoi avait-il fallu qu’il tombe amoureux de cet homme sur un simple regard ?

Ashura s’aperçut soudainement que tous les serviteurs s’étaient éloignés de lui et le regardait d’un œil critique.

-Parfait ! S’exclama l’un d’eux. Vous êtes parfait Seigneur.

-C’est... C’est terminé ? balbutia Ashura, encore perdu dans ses pensées.

-Oui, confirmèrent en chœur les serviteurs. Et vous êtes somptueux.

Ashura fit quelques pas en direction du grand miroir qui couvrait l’un des murs de sa chambre et s’y observa. Il en eut le souffle coupé. Certes, il se savait bel homme, et le nombre de fois où Taishakuten lui avait loué sa beauté n’avait fait que renforcer cette certitude, mais il devait reconnaître que ses serviteurs s’étaient surpassés cette fois ci, sublimant sa splendeur.

Il portait une longue toge blanche et or dont les fines broderies accentuaient les courbes gracieuses de son corps et dont les drapés en dessinaient harmonieusement le contour. Ses cheveux brillaient de l’huile qui y avait été passée, mais également de la poussière argent qu’on y avait saupoudrée. Son regard doré avait été rendu plus perçant par le maquillage discret qu’on y avait appliqué, et ses lèvres plus charnues. A ses oreilles effilées et autour de son cou avait été attachés des bijoux brillant de mille joyaux colorés qui soulignaient le nacre de sa peau. Si Taishakuten pouvait le voir ainsi...

-Monseigneur, l’interrompit l’un des serviteurs. Tentai demande à vous voir.

Ashura sursauta et se retourna, rougissant comme un enfant pris en flagrant délit de rêverie.

-Oui, dîtes-lui que j’arrive immédiatement.

Le serviteur s’inclina légèrement et partit.

Ashura soupira encore une fois. Il n’avait guère envie de voir Tentai qui allait encore lui répéter à quel point il était heureux de ce mariage et qu’il y apportait sa bénédiction et qu’il espérait un enfant pour bientôt, et que ce jour allait être une fête mémorable etc... Mais bon, le devoir étant le devoir...

Prenant son courage à deux mains, Ashura s’engagea sur le chemin de Zenmi-jou.

 

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Taishakuten était prêt mais nerveux. Il avait passé le reste de la matinée à se préparer comme si c’était de son propre mariage qu’il s’agissait. Il n’en voyait pas vraiment l’intérêt mais cela le soulageait un peu. Il se demandait vraiment quel allait être sa réaction lorsque Ashura prendrait le bras de cette... Catin ! Et pire encore, quand il allait devoir l’embrasser.

Certes, il allait tenter de conserver une expression froide et hautaine, comme celle qu’il arborait chaque jour dans les couloirs de Zenmi-jou ou sur un champ de bataille, mais en de telles circonstances, cela lui paraissait réellement difficile. Il espérait juste qu’il n’allait pas être pris de rage et tout casser, ou pire, fondre en larmes.

Il se passa une main fébrile dans les cheveux. Ashura... Il espérait que celui ci continuerait à venir le voir même après cette cérémonie, et surtout que contre tout attente il ne s’éprenne pas de Shashi. Encore laisser le corps d’Ashura à une autre, c’était pour lui une épreuve des plus difficiles, mais si celle ci gagnait aussi son cœur... Taishakuten retint le gémissement de douleur et d’angoisse qui remonta dans sa gorge à cette simple pensée.

Il se sentait si ridicule. Lui qui s’était toujours vanté de sa force et de son détachement, se voir ainsi réduit en esclavage volontaire simplement par amour... Souffrir de toutes ces incertitudes et de toutes ces épreuves... Et pourtant tout cela n’était rien comparé à la joie l’étreignant toutes les fois qu’il tenait Ashura dans ses bras, qu’il lui caressait les cheveux, qu’il embrassait sa peau douce, ou qu’il lui murmurait ses sentiments à la lumière des étoiles.

On frappa à la porte.

Bishamonten, pensa Taishakuten.

En effet, son ami lui avait dit qu’il passerait le prendre pour se rendre à la cérémonie.

Rapidement, il se redressa, se recoiffa, s’observa dans le miroir jusqu’à ce que son regard ne soit plus qu’un mur de glace et enfin ouvrit la porte au soldat roux.

Tout comme lui, Bishamonten avait particulièrement soigné sa tenue, ayant revêtu une armure de parade brillant de mille éclats qui mettait particulièrement en valeur son allure noble et sa chevelure flamboyante.

Taishakuten sourit. Il connaissait la raison d’une telle application. Kisshoten serait là, tout près d’eux, aux côtés de son père.

Ce fut Bishamonten qui brisa le silence.

-Il va être temps d’y aller.

-Je sais, je suis prêt.

-Je vois ça. Tu as vraiment fait un effort tout particulier.

Taishakuten lui sourit avant de répondre.

-Tu n’es pas mieux que moi. Quelle classe, quelle élégance !

-Arrête ! s’exclama Bishamon en rougissant. Tu sais très bien quelle en est la raison.

-Oui, je m’en doute bien.

-Et toi donc ? Pourquoi un tel effort ?

-Qui sait, murmura Taishakuten sur le ton de la confidence. J’ai peut être moi aussi une jolie princesse à séduire.

Puis il éclata de rire.

Bishamonten le regarda en secouant la tête.

-Idiot ! Tu ne veux vraiment pas me le dire alors ?

-Mais je viens de te le dire !

-Bon, je n’insiste pas.

Pourtant, Bishamonten sentait sa curiosité s’éveiller. Depuis leur arrivée à Zenmi-jou, Taishakuten avait vraiment été métamorphosé. Il semblait même avoir des secrets pour lui, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. De plus, il ne sortait plus le soir, il n’allait plus à la recherche de jeunes soldats avec lesquels il pourrait passer la nuit. Finalement peut être que Taishakuten ne lui avait pas menti... Peut être qu’il était réellement amoureux... Mais de qui ? Et pourquoi Taishakuten lui en cacherait-il l’identité. Si ca se trouve, Taishakuten était tombé amoureux de quelqu’un de très important comme Tentai... Bishamonten sourit. Non, Tentai n’était vraiment pas le style du dieu de la foudre. Ou alors d’Ashura ô. Bishamonten hoqueta. Oui, cela était fort plausible mais... C’est alors qu’une pensée des plus saugrenues s’imposa à lui. Taishakuten était peut-être tombé amoureux de Jikokuten ! Bishamonten ne put retenir un éclat de rire.

-Qu’est-ce qui t’amuse autant ? s’inquiéta Taishakuten.

-Rien, répondit Bishamon en retenant son fou rire. C’est juste que... Non, c’est vraiment idiot.

Taishakuten le regarda d’un air sceptique.

-Nous ferions mieux d’y aller, conclut Bishamon, tentant de se rattraper. Nous allons finir par être en retard.

-Tu as raison, admit Taishaku.

Et pourtant il n’avait franchement aucune envie que cette cérémonie commence.

 

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Tous deux pénétrèrent dans la salle d’audience, la plus grande du palais, dans laquelle allait débuter la cérémonie. Celle ci était déjà bien remplie mais ce n’était guère étonnant. Le mariage d’Ashura ô avait vraiment suscité de nombreuses réactions parmi les courtisans. Depuis le temps qu’on pariait pour savoir qui aurait l’honneur de l’accompagner à l’autel...

Un serviteur les guida jusqu’aux premiers rangs et leur indiqua leur place sur les massifs bancs de bois installés tout spécialement pour l’évènement. Ils s’assirent et observèrent l’environnement.

Outre les bancs couverts d’invités, de nombreux ornements avaient été ajoutés. De grandes tentures blanches pendaient du plafond pour descendre le long des murs, de nombreuses sculptures représentant les dieux de l’amour ou de la fertilité avaient trouvé leur place tout autour de la salle, un autel de marbre trônait majestueusement devant l’assemblée. C’est là que se tiendraient les époux et Tentai, qui célèbrerait en personne ce mariage exceptionnel.

D’où il se trouvait Taishakuten avait une vue parfaite sur l’autel et cela ne le rendait que plus nerveux encore. Il allait être si proche d’Ashura et pourtant tellement impuissant... Il devait se contenir, ne pas craquer, se détacher de tout cela. Il savait depuis le début de sa relation avec Ashura que cela devait arriver et pourtant il avait si mal. Il baissa la tête et fixa ses mains tremblantes. Il devait être presque l’heure à présent...

A ses côtés, Bishamonten s’était tu. En effet, la Princesse Kisshoten venait de faire son apparition et de prendre place au premier rang juste devant eux. Mais Taishaku s’en moquait éperdument, il avait bien d’autres soucis en tête. Les quatre dieux gardiens s’installèrent eux aussi au premier rang, prêts à honorer leur supérieur en ce grand jour.

Puis ce fut au tour de Tentai d’entrer dans la pièce pour s’installer derrière l’autel de marbre. La foule se leva pour saluer le souverain et Taishakuten suivit machinalement le mouvement. L’empereur, visiblement très heureux de se trouver là, baissa la tête en guise de salutation et leur fit signe de se rasseoir.

Puis d’un nouveau geste de la main, il ordonna aux musiciens de jouer et aux serviteurs d’ouvrir la lourde porte sculptée par laquelle devaient entrer les mariés.

Comme l’exigeait la tradition, ce fut Ashura ô qui pénétra le premier au bout de l’allée, suivi de ses douze gardiens. La foule retint son souffle et le dieu de la guerre entama la remontée de l’allée, mais d’un pas peu assuré. Son regard presque mélancolique se posait de visage en visage, comme s’il était à la recherche de quelqu’un.

Taishakuten n’en pouvait plus. Ashura était encore plus beau qu’à son habitude. Mais ce n’était pas pour lui. Il avait l’impression d’être revenu en arrière, de revivre ce fameux jour où pendant l’anniversaire de Tentai, son regard s’était posé pour la première fois sur les cheveux de jais et le regard doré et qu’à jamais son cœur s’était emballé. Il avait également la désagréable impression qu’il allait devoir revivre toutes ses nuits d’angoisses et de souffrances à se demander si Ashura serait un jour sien. Comme si tout ce qu’ils avaient déjà vécu ensemble venait de disparaître.

Puis il plongea dans les yeux d’Ashura, ce regard plein de détresse qui s’illumina quand il le vit. Imperceptiblement, dans un geste que seul le Raijin pouvait voir et comprendre, Ashura lui sourit. Et immédiatement Taishakuten réalisa que rien n’allait changer entre eux, que malgré cette épreuve, Ashura continuerait à venir à lui nuit après nuit. Et qui sait, peut être cela allait même renforcer leurs liens et pousser Ashura à lui montrer un peu plus de tendresse, comme dans les gestes simples qui lui échappaient parfois.

Le Raijin se détendit un peu et s’apprêta à suivre la cérémonie avec bien moins de craintes et d’appréhension.

 

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Imbécile ! s’injuria en lui même Ashura ô.

Il s’était pourtant promis de ne pas s’occuper de Taishakuten, de faire comme si celui-ci ne se trouvait pas dans la salle. Et pourtant, quand il s’était trouvé face à ces milliers d’yeux tournés vers lui, il n’avait pu faire autrement que de fébrilement chercher le doux visage de celui qui savait, par un sourire, une parole tendre ou un léger baiser, apaiser ses pires angoisses.

Ce qui l’avait choqué lorsque, enfin, il avait trouvé le Raijin assis parmi les premiers rangs avait été la détresse et la souffrance qu’il pouvait lire en son amant. Et cela lui avait fait si mal qu’il n’avait pu retenir un discret mouvement de réconfort.

Pour quelqu’un qui ne veut pas montrer ses sentiments, fit remarquer la petite voix en lui, je te trouve tout de même vraiment expressif.

Tais-toi, ragea-t-il, ce n’est vraiment pas le moment.

En effet, il venait d’arriver devant Tentai qui le gratifiait d’un large sourire auquel il se contraignit à répondre.

Mais qu’est-ce que je fais là ? pensa-t-il amèrement.

C’est le prix à payer si tu désires vraiment cet enfant, lui répondit la petite voix.

Et soudainement il se demanda si avoir cet enfant était aussi primordial pour lui qu’il voulait bien se le répéter.

Non ! se coupa-t-il alors. Je ne dois pas avoir ce genre de pensée. Je ne dois pas douter. Il est trop tard maintenant.

Un brouhaha dans la salle lui fit reprendre contact avec la réalité. Shashi venait de faire son apparition.

 

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Taishakuten quitta Ashura des yeux avec réticence mais il lui fallait voir celle qui était devenue sa rivale. Il devait effectivement reconnaître qu’elle était très belle, avec sa longue chevelure noire descendant en cascade sur sa robe d’un blanc immaculé et ses yeux tels des saphirs, et pourtant il ne put retenir un frisson quand il repensa à ce qu’elle était réellement. Aussi pourrie à l’intérieur que belle à l’extérieur. Une femme prête à commettre toutes les folies et tous les crimes pour atteindre son ultime but : le pouvoir suprême.

Et dire qu’il allait devoir la mettre dans son lit... Mais enfin, cela ne viendrait que plus tard... Beaucoup plus tard espérait-il.

Shashi remonta l’allée la tête haute, comme si elle était déjà maîtresse des lieux. Elle n’eut même pas un regard pour Ashura ô, se contentant de fixer Tentai, comme pour le presser de commencer réellement le mariage. L’empereur lui sourit et débuta son discours.

 

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La cérémonie était à présent presque terminée, les deux époux ayant donné leur consentement mutuel. La scène du baiser avait été la plus difficile à supporter pour Taishakuten. Il se sentait trembler de jalousie et de douleur. Cependant, avec plus d’attention, il s’était aperçu qu’Ashura embrassait sa nouvelle épouse sans passion et de façon complètement mécanique. Cela lui avait mis un peu de baume au cœur. 

Il avait également remarqué le regard en coin que lui avait donné le dieu de la guerre juste après l’étreinte, comme si celui-ci voulait s’assurer que le Raijin n’avait pas trop mal supporté cette nouvelle épreuve. Taishakuten s’était contenté de légèrement lui sourire et Ashura s’était alors un peu détendu.

Les nouveaux mariés partirent vers la sortie, Ashura tenant par le bras une Shashi rayonnante. Successivement les invités quittèrent leur place pour les suivre jusqu’à la salle du banquet où se poursuivrait la cérémonie.

L’immense salle avait entièrement été décorée de fleurs odorantes. D’immenses bouquets multicolores trônaient sur les tables alignées autours desquelles les convives prenaient place. Une immense table avait été dressée au centre dans le but de recevoir les grands pontes de Zenmi-jou. C’est ici que s’installèrent les époux, Tentai et sa fille, les dieux gardiens ainsi que d’autres personnalités en vue, dont Taishakuten. Mais ce dernier se trouvant presque en bout de table et du même côté qu’Ashura, il lui était presque impossible de voir son amant, n’apercevant que de temps à autres une mèche noire ou un reflet d’or.

Il passa alors le repas à discuter avec Zochoten, assis non loin de lui, tentant de paraître le plus détendu possible. Mais le fait qu’il ne toucha presque pas à son assiette le trahit. Pourtant, même si le Dieu Gardien du Sud remarqua cet inhabituel comportement, il n’en fit pas mention.

De son côté, Ashura n’avait pas non plus grand faim, mais comme ce jour était censé, d’après Tentai, être le plus beau de sa vie, il se força à manger et à prendre un air enjoué. Le fait de vivre à la cour et de fréquenter depuis longtemps le milieu politique l’avait habitué à se contrôler et à jouer la comédie. Apparemment son petit manège passa très bien au niveau de ses compagnons de table, y compris la reine Ryu qui était pourtant habituellement la première à détecter chez lui un comportement inhabituel.

Mais il se sentait tout de même malade, et cela était essentiellement dû à la présence toute proche de Shashi, qui elle, portait le masque de la jeune et charmante épouse naïve et qui n’arrêtait pas de glisser la main dans la sienne ou de poser la tête sur son épaule. Il était fort heureux que Taishakuten soit à quelques distances de là et ne puissent assister à ce cirque.

Enfin, pour leur plus grand soulagement à tous deux, l’interminable dîner prit fin. Ashura avait toujours trouvé insupportable ces longs repas s’étendant pendant des heures, mais dans de telles conditions il considérait cela comme avoir un aperçu de ce que devait être l’enfer.

Mais à présent, il devait encore affronter l’épreuve du bal et surtout celle de la nuit de noce. Et cela lui paraissait vraiment au-dessus de ses forces.

 

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Contrairement au jour de l’anniversaire de Tentai où une ambiance sombre avait été privilégiée, la salle de bal était décorée de nombreux chandeliers qui faisaient scintiller les immenses miroirs posés sur les murs. La luminosité était telle qu’Ashura en avait mal aux yeux... Mais cela n’était peut être qu’une excuse qu’il se donnait pour se renfermer dans son coin, car nul autre à part lui ne semblait gêné par l’éclairage.

Il avait dû ouvrir le bal en compagnie de Shashi, sous le regard pétillant des courtisans déjà débridés par le repas. Ils avaient dansé ensemble une bonne heure, puis le dieu de la guerre avait prétexté une légère fatigue pour aller s’asseoir sur le siège qui lui avait été réservé. Pendant ce temps là, et depuis maintenant plusieurs heures, sa nouvelle épouse continuait à s’amuser et à virevolter, tantôt dans les bras de Tentai, tantôt dans ceux de Jikokuten ou de tout autre homme important de la cour.

Ashura la suivait des yeux, non comme un homme amoureux ou jaloux, mais comme un homme préférant surveiller ses problèmes de peur que ceux ci ne fondent sur lui à l’improviste. Il ne pouvait s’ôter de l’esprit la nuit de noce qui se rapprochait de plus en plus, et se demandait réellement quelle allait être sa réaction. Il avait certes en de nombreuses occasions couché avec des femmes dont il n’avait pas été amoureux mais aucune d’elles n’avait l’épouvantable personnalité de Shashi et cela avait été bien avant sa rencontre avec Taishakuten. Désormais, alors que seul le dieu de la foudre parvenait à faire accélérer les battements de son cœur par un simple regard et que seule la sensation de ses mains sur sa peau savait lui donner des frissons de plaisir, il se sentait incapable de quoique ce soit avec Shashi... Il n’allait pas y arriver et cela l’angoissait. S’il ne parvenait même pas à lui faire l’amour au moment de leur nuit de noce, comment espérait-il lui donner un enfant ? Et cela le rendait on ne peut plus nerveux.

Du regard, il fouilla la salle à la recherche de Taishakuten, en quête d’un signe d’encouragement, ou d’un regard qui le remettrait en confiance. Mais le Raijin était en grande discussion avec Zochoten, à l’autre extrémité de la salle, loin de toute foule.

Ashura poussa un soupir. Taishakuten avait vraiment su, au cours de cette journée, adopter un comportement irréprochable compte tenu des circonstances, et c’était désormais lui qui commençait à craquer. Il se sentait au bord des larmes, et il avait besoin du Raijin pour le consoler et l’aider. Son Taishakuten, son amour, le seul grâce à qui il parvenait à momentanément oublier les problèmes qu’il s’était créés et les sombres complots qu’il avait montés.

 

*********************

Dans la salle de bal trop lumineuse à son goût, Taishakuten avait pris soin de s’éloigner le plus possible de toute foule, car le calme et l’isolement était tout ce qu’il demandait pour le moment.

Pendant longtemps il avait regardé Ashura danser avec Shashi, leur corps ondulant et se collant l’un à l’autre. Et il s’était senti extrêmement jaloux. Jamais il n’avait dansé avec Ashura, et il ne le ferait certainement jamais. A son grand soulagement, Ashura avait été le premier à mettre fin à cette mascarade, et à retourner s’asseoir dans son coin, pendant que Shashi continuait au bras d’un autre homme.

Taishakuten soupira et se massa les tempes. Il avait horriblement mal au crâne. Cette journée l’avait épuisé, aussi bien physiquement que mentalement. Il pensait bientôt prendre congé et retourner, seul, dans sa chambre. Il allait se lever quand une voix grave et puissante l’interrompit.

-Ca n’a pas l’air d’aller très fort, constata Zochoten en prenant place à ses côtés.

Si le dieu gardien du sud avait su rester discret pendant le repas, il se faisait visiblement trop de soucis pour Taishakuten pour pouvoir continuer à tenir sa langue.

-Je suis juste fatigué et j’ai mal au crâne, répondit doucement Taishakuten, qui souhaitait mettre au plus vite un terme à cette discussion.

 

Zochoten sourit.

-Tu ne veux pas m’en parler alors ?

-Parler de quoi ? demanda brutalement le Raijin.

-De ce qui te tourmente. Je te connais depuis assez longtemps pour voir quand quelque chose ne va pas.

Taishaku haussa les épaules.

-Tout va bien. C’est juste que je déteste ces cérémonies barbantes.

-Habituellement, tu es le premier à te réjouir des fêtes et autres bals.

-Et bien j’ai changé ! C’est normal, non, avec le temps d’évoluer.

Zochoten n’était pas dupe mais ne préféra pas insister. Taishakuten préférait se taire, il l’acceptait, c’était son droit. Mais il lui avait ainsi fait comprendre que s’il avait besoin de lui, il serait là pour l’écouter et l’aider du mieux possible.

-Maintenant, reprit Taishakuten, si tu veux bien m’excuser, j’ai besoin d’un peu d’air frais.

Il se leva et quitta la salle de bal. Il marcha pendant un petit moment, jusqu’à ce que la joyeuse musique de la fête n’atteigne plus ses oreilles. Il avait besoin d’un réel isolement, sans un bruit ni une présence. Il s’appuya contre un muret, ferma les yeux et huma l’air frais. Il se força à respirer calmement et longtemps, jusqu’à ce que son mal de crâne commence à s’estomper.

Alors il ouvrit les yeux et comme souvent depuis son pacte avec Ashura, il observa les étoiles, si lointaines et si froides. Il ne savait pas s’il devait retourner à la salle du bal ou pas. Il hésitait. D’un côté, cela lui permettrait de revoir Ashura encore un moment, mais de l’autre si c’était pour encore se faire du mal...

Des bras se passèrent autours de son corps, le faisant sursauter. Il n’avait pas entendu Ashura arriver derrière lui.

-Et bien, j’en ai mis du temps à te retrouver, plaisanta le dieu de la guerre. Quand j’ai vu que tu avais quitté la salle, je me suis précipité après toi. Tu aurais pu me faire signe que tu partais...

-Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il, étonné par un tel acte de la part de son amant.

-J’avais besoin de te parler...

-Tu n’aurais pas du me suivre, c’est ton mariage. Tout le monde va se demander où tu es passé !

Taishakuten sourit. Pour une fois que c’était lui qui renvoyait Ashura... Mais ce sourire s’effaça bien vite quand il sentit le corps d’Ashura collé au sien se mettre à trembler et quand il entendit quelque chose comme un sanglot briser le silence.

Taishakuten se libéra de l’étreinte et se retourna pour prendre à son tour Ashura dans ses bras. Ce dernier, en pleurs, s’accrocha à lui comme s’il était son dernier espoir avant qu’il ne se noie définitivement.

-Ashura ? interrogea le Raijin, plus qu’inquiet. Ashura ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Ashura se serra plus fort encore contre son torse avant de lever un visage désespéré vers lui. Taishakuten ne savait plus que dire ou que faire. Jamais encore le dieu de la guerre ne s’était montré de façon aussi vulnérable à lui.

-Ashura ?

Ashura leva la main et tendrement caressa son visage.

-Taishaku, dis-moi que tu m’aimes.

Taishakuten ouvrit des yeux étonnés. Il n’aurait jamais imaginé qu’un jour Ashura agisse de la sorte. Il laissa ses mains se promener le long du dos de son amant.

-Ashura, je t’aime. Tu sais que je t’aime. Tu es ce que j’ai de plus précieux au monde.

Ashura eut un léger sourire mais ses larmes se mirent à couler de plus belle.

-Ashura ! s’exclama Taishakuten, inquiet. Avait-il commis une erreur ? Avait-il...

-Je veux... commença Ashura.

-Quoi ? Dis moi ce que tu veux ? Tu sais que je suis prêt à tout pour toi ? Qu’est-ce que tu veux Ashura ?

 

Ashura se mit sur la pointe des pieds et porta ses lèvres tout près de celle du Raijin.

-Je veux que tu m’embrasses, je veux que tu me fasses l’amour, que tu m’excites, sinon... Sinon je ne serais jamais capable de... Enfin... Jamais je ne pourrais donner d’enfant à Shashi, ajouta-t-il dans un sanglot.

Alors Taishakuten lui obéit et l’embrassa avec toute la passion et tout l’amour dont il était capable. Il voulait faire disparaître ces larmes qui défiguraient son si cher Ashura, il voulait balayer cette peine à jamais. Et Ashura lui répondit avec une égale ferveur.

Taishakuten laissa ses mains caresser tout le corps d’Ashura. Egoïstement il était heureux. Si c’était dans ses bras qu’Ashura était venu chercher refuge, cela prouvait bien qu’il ne le laissait pas indifférent, mieux encore, qu’il avait besoin de lui.

Malgré les risques qu’ils prenaient, ils restèrent longtemps à s’embrasser dans le couloir. Ashura semblait avoir regagné son calme et leur étreinte était désormais plus douce et plus attentionnée. Taishakuten allait faire glisser la toge d’Ashura quand, au loin, une voix se fit entendre.

-Seigneur Ashura ! Seigneur Ashura, où êtes-vous ?

Rapidement, les deux hommes se détachèrent l’un de l’autre et réajustèrent leur coiffure et leurs vêtements. Puis Ashura répondit.

-Par ici. Que me voulez-vous ?

Un serviteur entra dans le couloir et s’agenouilla face à Ashura.

-Majesté, Tentai m’a demandé de vous chercher. La fête va bientôt prendre fin et Dame Shashi vous attend.

-Dîtes-lui que j’arrive immédiatement, répondit froidement le dieu de la guerre.

-Bien Seigneur.

Toujours courbé, le serviteur fit trois pas en arrière puis se retourna et disparut par où il était arrivé.

-Bon, reprit Ashura en lissant sa toge d’un geste nerveux. Je crois que je vais devoir y aller.

Taishakuten le regarda en souriant.

-Tu es sûr que ça va aller ?

-De toute façon, je n’ai pas le choix. Merci, ajouta-t-il dans un murmure.

Le Raijin le prit de nouveau dans ses bras.

-Tu sais bien que je serai toujours là pour toi. Quoique tu fasses cette nuit ou celles à venir, quoiqu’il se passe, je serai toujours là, je t’aimerai toujours et... Je ne t’en voudrais pas. Alors si tu as besoin de moi, n’hésite pas.

 

Ashura se blottit contre lui.

-Je le sais.

Ils restèrent quelques minutes dans les bras l’un de l’autre, silencieux et immobiles, se contentant juste d’apprécier la présence réconfortante de l’autre et écoutant leurs cœurs battre au même rythme. Puis Ashura déposa un léger baiser sur les lèvres de Taishaku et s’éloigna.

-Ashura ! appela le Raijin.

Le dieu de la guerre se retourna.

-Ashura, reprit Taishakuten, quand est-ce que je te revois ?

Ashura lui sourit tendrement.

-Bientôt. Très bientôt. Je te le promets.

Puis il disparut dans les immenses galeries de Zenmi-jou.

Taishakuten se laissa tomber contre un mur proche en riant. Quelle soirée ! Ashura avait enfin brisé sa façade pour lui dévoiler une partie de ses sentiments et le Raijin en était heureux. Et lui, alors qu’il tenait Ashura vulnérable et à sa portée, il n’avait rien fait de mieux que de l’encourager à aller dans les bras de Shashi et n’avait rien fait pour le retenir ! Il soupira. Mais après tout, c’était un passage obligatoire si Ashura voulait cet enfant et, pensa Taishakuten, le bonheur d’Ashura était bien plus important que le sien.

Il retourna dans sa chambre en tentant d’oublier où pouvait être Ashura au même moment.

 

Vers le Chapitre 15
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